29. oct., 2021

La cacophonie d'Halloween

2h17 La révolte des livres a sonné. Dans cet arrondissement huppé, les bouquins, toutes générations confondues, en ont marre d’être sages et tranquilles, agglutinés sur leurs étagères à poussière. Ils veulent eux aussi faire la fête ; alors différents bataillons, créés pour l’occasion, se déplacent partout dans les maisons, empêchant l’humain de dormir. Un bruit de fond d’un genre nouveau prend de plus en plus d’ampleur. Chaque livre se poste devant une bougie restée allumée, les plus grands livres faisant face aux blocs de cire les plus costauds, les petits livres se positionnant en couple autour des bougies les plus discrètes, un véritable ballet de papier secoue les maisons du quartier.

2h22… Plus un bruit, tous les livres s’arrêtent et prennent la pose, grands ouverts. Pendant un instant, le silence habituel d’une nuit sans bavure est de retour. Les enfants, croyant rêver, se rendorment aussi vite qu’ils s’étaient réveillés.

2h25… Clap ! Les livres se referment violemment devant chacune des flammes, plongeant, d’un seul coup de vent, toutes les maisons dans le noir. Aucune résistance de la part des bougies, tout se déroule comme prévu.

Sur les étagères de bibliothèque, les titres des livres encore en place prennent vie. Chaque lettre envoie par pulsations une lumière vive et orangée, les titres se transforment en véritables pupilles, ils nous épient. 

Regroupés en rangs serrés, tels des commandos, les livres au sol s’ouvrent et se referment, en rythme, jusqu’à atteindre une cadence effrénée. Les citrouilles en perdent la boule et, bien que lourdes, se mettent à rouler de tous côtés, sans jamais parvenir à s’arrêter, mieux vaut ne pas se trouver sur leur trajet. Les araignées, effrayées, ne savent plus où donner de la patte et ne font que s’emmêler dans leur propre toile, drôle de carnaval. 

3h30… Cette fois, c’en est trop, les enfants se lèvent et se dirigent vers toute cette cacophonie. Les livres volent et s’affolent. Les livres glissent, ils ne tiennent plus en place. Tous se mettent à réciter leur propre texte à tue-tête. Ils refusent de faire silence, ils ne transportent plus seulement leur contenu, ils le vivent et le délivrent. Le plus grand des enfants parvient à saisir deux ou trois romans. Constat alarmant : des mots disparaissent, des lignes s’effritent, des pages virent au noir opaque, des textes qui ne veulent plus rien dire. Les têtes de mort disposées le long des couloirs n’ont plus envie de rire, elles se collent les unes aux autres, claquant des dents et masquant leur sourire. 

La cacophonie d’Halloween, c’est aussi au sous-sol, dans la piscine. Ici, rien ne va plus : les pages claquent sur l’eau, les sauts de livres se multiplient, des paragraphes entiers ont décroché et flottent au-dessus du bassin, des personnages qui jamais ne devaient se rencontrer se retrouvent embrigadés dans un même courant aquatique. Sous la surface, des centaines de bouquins se propulsent en claquant leur couverture afin d’en chasser l’eau. 

4h10… Les enfants ne pipent pas mot, ils observent. Inutile de réveiller leurs parents, ils ne comprendraient pas. Nul besoin d’appeler qui que ce soit, ils ont bien saisi que tous ces tracas disparaîtront au petit matin. En attendant, ils se dirigent vers le solarium, adjacent à la piscine. Lunettes de soleil à cheval sur leur dos, des dizaines de livres sèchent calmement leurs pages, dans des positions plutôt inhabituelles. Mirage… 

5h00… Fatigué, le peintre dépose son pinceau et abandonne sa toile, prêt à quitter sa réalité pour aller se coucher, enfin.

(article rédigé par CatCo - crédit photo tommisch © 123RF.com)